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Le
Net : vers une cartographie sémantique [1]
et sociale.
Les anciens orateurs de l’Antiquité avaient pour habitude d’associer
aux points saillants de leur discours différents éléments
architecturaux appartenant à un bâtiment ou une cité. Lorsqu’ils
se trouvaient devant leur public, il leur suffisait de traverser mentalement
ce paysage imaginaire pour se remémorer les différentes étapes
de leur argumentation : tel escalier rappelant une métaphore très
explicite, tel encorbellement une critique d’un de ses adversaires, et
ainsi de suite. De cet « art de la mémoire » qui allait,
au cours du Moyen âge et de la Renaissance, se charger de connotations
mystiques et magiques s’est développé la notion très
occidentale « d’espace mental » qui aboutira, plusieurs siècles
plus tard, à l’idée du cyberspace, à l’Internet
[2].
Le Net, comme les anciens palais de mémoire, est un espace abstrait dans
lequel se trouvent des éléments sémantiques, des idées,
des concepts, des textes. Contrairement aux anciennes structures, cependant,
les objets sémantiques ne sont pas arbitrairement distribués selon
un schéma urbain ou architectural extérieur, élaboré
indépendamment. Ici, c’est le discours lui-même qui organise
l’espace, crée ses paysages, ses cathédrales et trace les
courbes de ses rues. Il y a plus : le palais de mémoire était
un lieu désert, réservé à la méditation de
l’orateur solitaire. Cet espace là est peuplé des foules
s’y déplacent en suivant les parcours qui leur sont imposés
par le langage lui-même. La nouvelle géographie du Net décrit
donc, simultanément, un paysage social et un univers sémantique.
Le Web, miroir du Net.
Dans cet espace mental, c’est le Web qui attire le plus le regard des
nouveaux venus. Pourtant, le Web n’est pas le Net. Il n’en est que
la partie visible.
Le Web est un miroir déformant du Net. Le Net est dynamique, composé
de flux d’idées ou d’individus ; le Web est statique, constitué
par des sites, des pages, à l’existence (plus ou moins permanente).
Le Net est peer to peer [3], bidirectionnel. Tout
le monde participe et interagit. Le Web est « client serveur » :
un certain nombre de gros pourvoyeurs distribue l’information à
de petits destinataires, qui jouent un rôle passif de spectateurs et ne
se connectent qu’occasionnellement : la plupart d’entre nous.
Mais le Web, malgré toutes ces simplifications, possède déjà
une géographie complexe. On en fait souvent le domaine de la «
transparence absolue », du « temps réel »... Pourtant,
une page Web n’est accessible qu’à celui qui possède
les informations nécessaires pour la chercher : soit un hyperlien vers
celle-ci, obtenue par une page qui pointe vers elle, soit le groupe de mots
clés susceptible de la faire apparaître dans Google -et dans les
trois premières pages de préférences-. Et encore, d’après
certaines recherches un moteur de recherches comme Google ne couvrirait que
69% du Web environ en ne comptant que les pages aisément accessibles
[4].
Du coup, « surfer sur le Web » s’apparente bien plus, pour
l’internaute sérieux, à une partie de Donjons et Dragons
qu’à un quelconque sport de glisse. C’est à qui obtiendra
les « clés » permettant d’accéder aux pages
les plus pointues les plus précises : et pour cela, une connaissance
approfondie de son domaine d’étude est indispensable.
Le réseau social.
Cette escalade, déjà présente sur le Web, s’avère
une métaphore encore plus exacte lorsqu’on aborde l’aspect
plus discret du Net, celui des « communautés virtuelles »,
là où se joue réellement la vie du Réseau. Pour
accéder à celle-ci, il faut, bien entendu, les trouver : les plus
faciles d’accès sont répertoriées dans des catalogues,
comme les groupes alt.* de usenet, voire les listes de diffusion de yahoogroups.
Il faut ensuite savoir se faire accepter par le groupe en question. Même
en l’absence de modérateurs sévères, on peut se retrouver
rejeté simplement à cause de l’indifférence des autres
membres. L’acceptation par le groupe dépend à la fois du
niveau de connaissance du sujet de discussion et aussi, souvent, d’une
netiquette qui peut être parfois spécifique à la communauté.
Il existe enfin des listes de discussions qui ne sont accessibles que par l’intermédiaire
d’autres communautés, qui font office de viviers. Celles-ci se
pénètrent exclusivement par invitation.
Encore une fois, le paysage numérique nous montre ses creux et ses bosses,
ses plaines accessibles par tous et ses montagnes réservées aux
plus motivés.
La blogosphere.
La « blogosphere », sous-ensemble du Web, qui regroupe l’ensemble
des « blogs »[5], possède une géographie
encore plus escherienne. Il s’agit en effet d’un hybride entre un
ensemble de site Web et un groupe de conversations analogue à usenet
ou aux mailing lists. Un premier post lancé sur un blog va se retrouver,
par le jeu des flux rss [6] et des connexions entre bloggers,
reproduit sur une multitude de pages et surtout commenté en de nombreux
endroits. Il est difficile pour un lecteur de suivre les réactions à
un contenu sans avoir une idée précise de la « communauté
» impliquée par une section donnée de la blogosphere, l’ensemble
des acteurs susceptibles d’être intéressés par le
même sujet. Il existe certes des outils, des moteurs de recherches qui
affichent l’ensemble des occurrences d’un « post » spécifié.
Un service comme blogpulse [7] cherche même à
tracer l’évolution d’une conversation à travers une
multitude de sites. Mais, tout comme les moteurs de recherche traditionnels,
ces systèmes fonctionnent mieux pour ceux qui savent quoi chercher et
comment le faire.
Le plus petit des mondes.
De fait, c’est la notion des "petits mondes", issue de la théorie
des graphes [8], qui fournit l’architecture propre
à l’univers digital, le plan de ce « palais de mémoire
».
Elle permet de dévoiler l’infrastructure du Net dans son ensemble,
car ce dernier dans son intégralité, y compris le Web, fonctionne
selon ses principes.
Cette théorie mathématique, élaborée par Duncan
Watts et Steve Strogatz [9] explore l’existence
d’une catégorie particulière de réseau, dit «
en petits mondes ». Les nœuds les plus proches entre eux se trouvent
fortement connectés formant des « ensembles » des «
clusters » [10] relativement isolés des
uns des autres, à une nuance près : de chacun de ces clusters
en effet sort une ou deux connexions reliant ce dernier à des noeuds
extérieurs.
Aussi surprenant que cela puisse paraître, l’existence d’un
très petit nombre de ces relations longue distance suffit à faire
du réseau global un ensemble aisément traversable. C’est
la fameuse loi des « six degrés », qui dit qu’il existe
grosso modo, six degrés de séparation entre deux habitants de
notre planète, quels qu’ils soient. Autrement dit, vous connaissez
forcément quelqu’un qui connaît quelqu’un etc., qui
fréquente une personne cible choisie aléatoirement. C’est
vrai du monde réel, mais encore plus du cyberspace, dans lequel ces «
six degrés » peuvent être franchis en un claquement de doigts.
Ainsi, il existerait une moyenne de quatre degrés de séparations
entre deux serveurs mails, situés n’importe où dans le monde.
Autrement dit, pour aller d’un point à un autre, un courrier électronique
n’aurait pas besoin de plus de quatre étapes. Pour se rendre via
les hyperliens, d’une page Web à n’importe quelle autre,
la distance maximale, le diamètre du Web, comme on l’appelle, serait
d’environ 19. C’est beaucoup, mais relativement peu quand on pense
au nombre de pages existantes.
La blogosphere globale, plus récente, n’est pas encore entièrement
interonnectée. Il n’est pas garanti, en effet, de pouvoir aller
d’un blog à un autre en suivant les liens qui les relient. Un grand
nombre sont simplement déconnectés de leurs voisins. Mais certaines
portions de la blogosphere comme par exemple l’ensemble des « livejournal
», une communauté de blogger qui regroupe environ sept millions
de blogs présenterait environ 6 degrés de séparation entre
ses membres, 10 au maximum [11].
Nouvelles richesses, nouveaux sommets.
D’apres Mark Buchanan, auteur de Nexus [12], il existerait
deux types de « small worlds networks ». Les premiers, ceux décrits
par Duncan Watts, sont composés de clusters auxquels ont été
ajoutés, aléatoirement, quelques liens longues distances. Comme
le note Buchanan, la caractéristique de ces petits mondes, très
égalitaires, est qu’il s’agit de pures constructions mathématiques
: ils ne possèdent pas d’histoire, pas de développement
ce n’est pas le cas du Web, et du Net. Ceux là sont des produits
du monde réel et présentent une structure quelque peu différente
: les principales connexions sont assurées par de « gros connecteurs
» qui cumulent un bien plus grand nombre de liaisons que leurs congénères.
C’est vrai des pages Web comme des serveurs Internet en général.
Et, par la logique propre aux petits mondes les plus gros noeuds sont également
ceux qui accumulent le plus vite de nouvelles connexions. « Les riches
deviennent plus riches », note Buchanan.
Bien que, on l’a vu, on ne puisse encore assigner à la blogosphère
le caractère d’un réseau en petits mondes, on remarque également
la présence de nœuds plus importants, essentiellement ceux qui se
consacrent au « filtrage de news », c’est-à-dire qui
se contentent d’agréger les contenus d’autres blogs ou pages.
Une société hiérarchisée ?
Il est aisé de comprendre que la société formée
par des listes de discussions de plus en plus spécialisées répond
aux mêmes critères. Ceux qui ont la meilleure réputation,
ceux qui connaissent les bonnes personnes et les bons réseaux, sont ceux
qui ont le plus de chances de nouer de nouvelles relations, de développer
leur carnet d’adresse. Une fois encore, ce sont les riches qui deviennent
plus riches. Pour Alexander Bard, pop star suédoise devenue philosophe,
et son coauteur Ian Soderqvsit [13], la complexité
du Net lui donne au final une organisation pyramidale au sommet de laquelle
se trouvent les netocraties : un groupe d’individus qui cumulent les bonnes
adresses, les bons amis... Aujourd’hui, la capacité de chacun à
accumuler des contacts est matérialisée par l’existence
de nouveaux services Web, les « réseaux sociaux » comme Orkut
ou LinkedIn. Grâce à ces réseaux, chacun peut visualiser
l’étendue de ses relations et celle de ses correspondants, voir
combien de « degrés de séparation » lui sont nécessaires
pour joindre tel éventuel employeur, tel artiste admiré…
Mais ici encore, il faut éviter de confondre la carte et le territoire.
On ne peut voir en Orkut, LinkedIn ou leur successeurs qu’une approximation,
un miroir du réseau social « on-line », tout comme le Web
n’est que le reflet du Net réel. Pour longtemps encore, nous devrons
nous contenter de traverser le continent du Net sans disposer de cartographie
adéquate.
Rémi Sussan
Paris, le 14 décembre 2005
Notes :
[1] Sémantique :
D'une manière générale, la sémantique est une branche
de la linguistique qui étudie les /signifiés/. Le mot /sémantique/
a été inventé à la fin du XIX^e siècle par
le linguiste français Michel Bréal, auteur du premier traité
de sémantique.
Une classe sémantique contient des mots qui partagent certaines propriétés
sémantiques. Il peut y avoir des intersections entre les classes sémantiques.
L'intersection de /femme/ et /jeune/ peut être /fille/.
http://fr.wikipedia.org/wiki/S%C3%A9mantique
http://tecfa.unige.ch/~scherly/STAF11/concept1.html
http://www.urfist.cict.fr/lettres/lettre28/lettre28-22.html
[2] L'art de la mémoire, Frances
Yates, la bibliothèque des histoires, Gallimard.
http://www.maulpoix.net/memoire.html
-Machina memorialis, de Mary Carruthers, la bibliothèque des histoires,
Gallimard.
-Le théâtre de la mémoire, Giulio Camillo, les editions
Allia.
http://www.artemis.jussieu.fr/hermes/hermes/actes/ac9394/02ac9394am.htm
[3]
Peer to peer :
Le terme poste à poste est la traduction (initialement adoptée
au Canada) de l'anglais peer-to-peer, laquelle est souvent abrégée
P2P. On peut aussi traduire par « pair à pair » ou «
égal à égal ». Dans cet article, l'abréviation
P2P sera utilisée de façon systématique.
P2P désigne un modèle de réseau informatique dont les éléments
(les nœuds) ne jouent pas exclusivement les rôles de client ou de
serveur mais fonctionnent des deux façons, en étant à la
fois clients et serveurs des autres nœuds de ces réseaux, contrairement
aux systèmes de type client-serveur, au sens habituel du terme.
http://fr.wikipedia.org/wiki/Peer_to_peer
[4] http://www.clickz.com/experts/search/article.php/3512376
[5]
Blog :
Un blog est un site web sur lequel une ou plusieurs personnes s'expriment de
façon libre, sur la base d'une certaine périodicité. De
façon très synthétique, un blog est un site Web personnel
composé essentiellement d'actualités (ou "billets"),
publiées au fil de l'eau et apparaissant selon un ordre antéchronologique
(les plus récentes en haut de page), susceptibles d'être commentées
par les lecteurs et le plus souvent enrichies de liens externes.
http://fr.wikipedia.org/wiki/Blog
[6] Rss :
Un flux RSS ou fil RSS ("RSS Feed" en anglais), sigle de Really Simple
Syndication (syndication vraiment simple), ou de Rich Site Summary (résumé
complet d'un site) est un format de syndication de contenu Web.C'est un fichier
XML dynamique dont votre lecteur RSS (ex: Mozilla Firefox, Mozilla Thunderbird)
affiche le contenu qui est mis à jour en permanence. Ce système
est très utilisé pour diffuser les nouvelles des sites d'information
(actualité, sciences, informatique, etc.) ou des blogs, ce qui permet
de consulter ces dernières sans visiter le site, ou bien de les formater
à sa guise, etc. Il existe sept formats différents de RSS, ce
qui rend indispensable l'établissement d'une norme.
Il est à noter que Syndicate, en anglais, est en rapport avec le journalisme
et la vente d'un article à plusieurs journaux. Mais en fait le standard
permet de diffuser toutes sortes d'information, d'alertes, de mise à
jour de listes ou d'événements. Really Simple Syndication se rapproche
donc d'une diffusion journalistique simplifiée.
http://fr.wikipedia.org/wiki/Rich_Site_Summary
[7]
Blogpulse peut être utilisé pour chercher dans
les blogs http://www.blogpulse.com
[8] Théorie des graphes
:
Un graphe est une représentation symbolique d’un réseau.
Il s’agit d’une abstraction de la réalité de sorte
à permettre sa modélisation.
http://www.geog.umontreal.ca/Geotrans/fr/ch2fr/meth2fr/ch2m1fr.html
[9] Six Degrees, Duncan
Watts, Vintage, 2003
http://www.wired.com/wired/archive/11.06/relation_spc.html
http://www.liafa.jussieu.fr/~latapy/RSI/Transparents/degenne.ppt
[10]
Cluster :
"un cluster définit un regroupement d'éléments dans
un domaine, généralement spatial"
http://en.wikipedia.org/wiki/Cluster
[11] http://cemcom.infosci.cornell.edu/papers/characterizing-livejournal-medynskiy-kaye-draft03.pdf
[12]
Nexus, Mark Buchanan,Norton, 2002
http://www.wwnorton.com/catalog/spring02/004153.htm
[13] Netocracy : The New Power
Elite And Life After Capitalism,Alexander Bard, Jan Soderqvist,Financial
Times Prentice Hall.
http://www.laspirale.org/pages/
afficheArticle.php3?id=175&lang=fr
http://www.pearson.ch/Business/Reuters/1469/1903684293/NETOCRACYthenewpowerelite.aspx
Biographie de Rémi Sussan:
Né en 1960, Rémi Sussan est un journaliste spécialisé
dans les nouvelles technologies. Il s’intéresse notamment à
l’usage que l’homme fait de celles-ci, ainsi qu’aux mouvements
parallèles et alternatifs qui en découlent ou qui leur donnent
naissance. Il a écrit divers articles sur les aspects les plus futuristes
de l'informatique (Intelligence artifielle, réalité virtuelle)
pour la presse spécialisée ( .Net Pro, Login), des articles de
vulgarisation scientifique ou technique (Technikart, Web magazine), ou des textes
sur les courants "underground" ("guide des religions du futur",
pour La Spirale). Il vient de publier Les Utopies posthumaines.
Les Utopies posthumaines, éditions Omniscience, 2005 http://www.omniscience.fr/.
http://mapage.noos.fr/utopies.posthumaines/.
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